Texte d'Amélie Nothomb.

Texte d'Amélie Nothomb.
« Cher lecteur,

Je ne sais plus que te dire. Je suis partagée entre "laisse-moi tranquille !" et "continue à m'écrire !". J'ai vécu si longtemps dans une solitude si absolue que je ne puis faire fi de toi - et cependant tu exagères. Il ne se passe pas un jour sans que je reçoive une longue lettre de toi ; au début, je trouvais que tu étais un lecteur de rêve ; maintenant tu es mon lecteur de cauchemard.

De moi, tu ne connais que mes livres, et cela t'as suffit à me connaître en profondeur, la lecture est décidément le moyen d'investigation le plus vivisecteur qui soit : tu me connais mieux que si tu étais mon frère. Les quelques heures que tu as consacrée à te concentrer sur mes pages, ont comptés comme vingt années vécues ensembles. Que dis-je ? Bien davantage. D'ailleurs, j'ai un frère qui a vécu avec moi plus de vingt ans: quand il lit mes romans, il les comprend moins bien que toi - précisément à cause de ces vingt années vécues ensemble, qui encrassent sa lecture de détails parasites et lui couvrent l'essentiels de mes textes : leur voix.

Voix que toi, tu sembles entendre à un degré d'acuité extraordinaire. Quand j'ai eu mal en écrivant une phrase, tu le sais ; quand j'ai jouis en écrivant une période, tu le sais aussi. Tu vois les bleus de mon style comme ses tréssaillements de plaisir. Au commencement, je m'extasiais de ton regard et de ton oreille ; à présent, je m'en horrifie.

C'est une relation particulière qui unit le lecteur - le vrai lecteur - à l'écrivain : qu'elle s'apparente à l'amour où à la haine, elle est de toute façon obscene.
I
l n'y a pas plus cru que les mots : il faut être aveugle et sourd pour ne pas percevoir la chair et les nerfs dont ils sont faits, la peau et les os qu'ils laissent apparaître.

Et toi, tu as vu ça. Tu as senti mes phrases qui sont bien plus que la trace de mon corps : elles sont en la partition et l'archet, le mode d'emploi, la posologie. Personne ne m'a vue aussi nue : et tu voudrais que tes lettres ne me gênent pas ?

J'ai beaucoup joui de cette impudeur partagée. Hélas, post coïtum animal triste. L'excès de plaisir finit par exaspérer. J'aimerais avoir la force de te dire que tout est finit entre nous. J'aimerais te donner l'ordre de cesser de me lire ou au moins cesser de m'écrire. Malheureusement, de trop beaux souvenirs m'en empêchent.
Cher
lecteur, si tu m'aimes, trouve une solution. Pour ma part, je ne peux t'enjoindre qu'à cette équation de la passion : "ni avec toi, ni sans toi" . »

# Posté le dimanche 16 juillet 2006 10:27

Modifié le mardi 20 novembre 2007 09:49